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Paul Ranson, artiste nabi: fantasmes et sortilèges…

Le musée de Pont-Aven (Musée Pont-Aven), en partenariat avec le musée Maurice Denis de St-Germain-en-Laye (Musée Maurice Denis) et dans le cadre du centenaire de la mort de l’artiste, présente l’exposition  » Fantasmes et sortilèges  » consacrée à Paul Ranson (1861-1909). Du 5 juin au 3 octobre 2010, l’exposition célèbre l’univers étrange et fantastique du peintre, tout autant que la place prépondérante de la femme dans les créations de l’artiste.

Le terme « nabi » apparaît pour la première fois en 1889 dans la correspondance du peintre Paul Sérusier. Le mot, qui signifie prophète en hébreu, lui a été soufflé par son ami Auguste Cazalis, spécialiste des langues orientales. Au coeur même de l’art des Nabis: la recherche permanente d’équivalents plastiques pour traduire les mystères de l’âme et de la pensée. Avec un sujet qui s’efface devant la ligne et la couleur, selon la superbe formule de Maurice Denis: « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane, recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées... » (23 août 1890).

Estelle Guille des Buttes-Fresneau, Conservateur du Musée de Pont-Aven et Commissaire de l’exposition (vidéo B.Ruelle):

Fondateur du mouvement aux côtés de Maurice Denis, Edouard Vuillard ou encore Ker-Xavier Roussel, Paul Ranson affiche cependant une véritable singularité artistique. Les symboles ésotériques parsèment ses toiles tout en se mêlant à une nature figurée. Et la femme, tout à tour amante, épouse, mère ou marâtre, sorcière ou bien encore fée, occupe une place centrale dans son travail. Marc-Oliver Ranson-Bitker, co-commissaire de l’exposition, d’avancer ici cette explication: fils unique, Paul Ranson n’a jamais connu sa mère, mort en couches et, de ce fait, n’a jamais établi cette relation fusionnelle si spécifique au lien mère-enfant. On peut même imaginer que dans cette absence de construction d’une relation intersubjective, se trouve une des explications du goût de Paul Ranson pour l’ésotérisme au sens de ce qui n’est partagé que par les initiés.

En effet, poursuit Marc-Olivier Ranson-Bitker, le parallèle est facile à établir entre les signes et codes singuliers caractéristiques de la relation mère-enfant et, par exemple, les codes linguistiques utilisés par les nabis entre eux et dont leur correspondance témoigne. Le mariage de Paul Ranson avec l’une des ses cousines avec laquelle il avait partagé bien des vacances de son enfance et qui lui servira de modèle pour de nombreuses oeuvres, pourait participer du même mécanisme inconscient.

Après l’annonce de la naissance de son fils Michel, Paul Ranson multiplia les visions démoniaques terrifiantes comme si cette naissance annoncée lui faisait craindre de voir l’histoire se renouveler et son fils lui enlever à jamais son modèle féminin. Et après la naissance, le peintre délaissa très vite sa famille, passant les dernières années de sa vie auprès de son ami Georges Lacombe au sein d’un univers misanthrope peuplé, ça et là, de quelques faunes et faunesses comme si, à ses yeux, seule la nature méritait d’être représentée.

Pour revenir un instant sur la vive attirance de Paul Ranson pour l’ésotérisme, la magie, les rites secrets (sa curiosité le pousse à étudier la théosophie, l’astronomie et les civilisations antiques orientales – Thadée Natenson parlait d’une « fièvre mentale, dont la contagion remonterait au moins à Baudelaire mais plus encore à Poe « ), arrêtons nous un instant sur ce « Paysage nabique » qui en est la plus pure illustration:

Huile sur toile (90x114 cm). Collection particulière.

Ce paysage se présente comme un panorama de symboles juxtaposés et organisés en trois zones distinctes. Les trois ordres naturels y sont représentées: l’humain, l’animal et le végétal, mais aussi les astres, les montagnes et même une créature fantastique. Ranson a probablement puisé dans Le traité élémentaire de science occulte (1889) de Papus, qu’il possédait dans sa bibliothèque, la signification de l’étoile à cinq branches, le pentogramme, symbolisant « l’intelligence (la tête humaine) dirigeant les quatre forces élémentaires (les quatre membres)« . Elle représente aussi une protection contre la sorcellerie. Les Nabis s’en servent parfois dans leur correspondance comme un signe cabalistique.

Si le sens des figures astronomiques est explicite, tout comme celui du paon au centre qui incarne l’immortalité, ou celui de la femme appuyée à la margelle du puits qui symbolise la vérité, le petit personnage féminin chevauchant l’oiseau (en haut à droite de la composition) demeure énigmatique. Tout comme reste mystérieux l’homme d’allure orientale  qui est représenté assis à gauche du tableau, enveloppé dans un large voile formant une sorte de mandorle autour de lui. Il cueille une petite fleur, peut-être la connaissance ? Aussi, peut-être s’agit-il de Rama, l’un des Grands initiés (le livre d’Edouard Schuré) ?

On le devine: la thématique générale de l’oeuvre nous laisse penser qu’il s’agit là d’un nouveau « talisman » réalisé deux ans après l’oeuvre-clé de Paul Sérusier. Un tableau syncrétique, porteur d’un message spirituel fondamental pour Ranson mais dont le sens aujourd’hui nous échappe.

Parallèlement à cet ésotérisme, le tableau, avec ses aplats de couleurs vives, illustre les principes énoncés par Gauguin au Bois d’Amour et ses qualités décoratives représentent à elles seules un véritable manifeste. Une frise de végétaux stylisés composée de fleurs de lys bleues (symboles de pureté) et de scarabées (signes de régénération) posés rythmiquement en bas, comme les motifs d’un papier peint, tempère la sécheresse de la peinture et la simplicité presque naïve de la composition.

Photothèque…

Baigneuses ou Le Lotus (1806), Huile sur toile, Musée d'Orsay.

Christ et Bouddha (vers 1890), Huile sur toile (66,7 x 51,4 cm), Gooreind-Wuustwezel, Triton Foundation

Schouchanah ou Suzanne ou Suzanne et les vieillards (1891), Encaustique sur très grosse toile (65 x 54 cm), Collection particulière.

Les Sorcières autour du feu (1891), huile sur toile (38 x 65 cm), Saint-Germain-en-Laye, Musée Maurice Denis , cliché Yves Tribes.

La Clairière ou L'Orée du bois (vers 1895), huile sur toile (60 x 80 cm), Collection particulière.

Film au Musée de Pont-Aven:

Dimanche 27 juin – 10h30, salle de l’auditorium du musée
(accès libre à la projection après règlement du droit d’entrée au musée)

Le film présenté est dédié au mouvement nabi et dure environ 1h30.
Il retrace la création du mouvement et ses caractéristiques. Plusieurs artistes sont évoqués : Maurice Denis, Pierre Bonnard, Paul Sérusier, Paul Ranson, etc.
Fabienne Gilles, agent de médiation, présentera la projection

Conférence au Musée de Pont-Aven:

Vendredi 2 juillet, 18 heures

« Paul Ranson, artiste nabi: fantasmes et sortilèges », par Gilles Genty, historien de l’art, professeur et commissaire de nombreuses expositions, co-auteur du Catalogue raisonné de l’oeuvre de Paul Ranson (Paris, Somogy, mai 2000).

A rapprocher de l’exposition de Pont-Aven, la très belle exposition « De Gauguin aux Nabis, Le droit de tout oser » présentée par le Musée de Lodève (Musée de Lodève) du 12 juin au 14 novembre 2010.  Une manifestation qui rassemble cent  vingt oeuvres qui permettent de parcourir l’art nabi dans son ensemble. Artistes représentés: Bonnard, Bernard, Denis, Gauguin, Filiger, Ibels, Lacombe, Maillol, Ranson, Rippl-Ronai, Ker-Xavier Roussel, Sérusier, Toulouse-Lautrec, Vallotton, Verkade, Vuillard. Une exposition coordonnée par deux commissaires: Frédéric Bigo, directeur délégué du Musée-Jardin Maurice Denis, et Gilles Genty spécialiste des Nabis, déjà largement impliqué à Pont-Aven.

Phototèque…

Mogens Ballin, Paysage breton (1891), Musée-Jardin Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye

Maurice Denis, Régates à Perros-Guirec (1897), Musée-Jardin Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye © ADAGP Paris 2010

Ker Xavier Roussel, Composition dans la forêt (1890-1892), Musée-Jardin Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye © ADAGP Paris 2010

Jan Verkade, Paysage décoratif (1891-1892), Collection particulière © ADAGP Paris 2010

Maurice Denis, Saintes femmes au tombeau (1894, Musée-Jardin Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye © ADAGP Paris 2010

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