Les Maîtres fous de Jean Rouch…

Le Centre Culturel Franco-Guinéen de Conakry projette Les Maîtres fous de Jean Rouch, Grand Prix de la Biennale internationale du cinéma de Venise en 1957. Ciné-club animé par Tobie Nathan, ethno-psychiatre, professeur des universités, conseiller de coopération et d’action culturelle à l’Ambassade de France en Guinée.

Les Maîtres fous nous montre une cérémonie religieuse de la secte des Haoukas (ou Haukas) qui a vu le jour au Niger en 1927 et qui s’est répandue au Ghana – ex Gold Coast – vers 1935. L’essentiel de cette cérémonie, tournée trois ans avant l’indépendance du Ghana, est constitué de crises de possession collectives auxquelles se livrent des émigrants originaires du Niger et vivant dans la banlieue d’Accra. Ayant passé directement de la brousse à la ville, où plus exactement d’une civilisation traditionnelle à une civilisation moderne et machiniste, ils éprouvent des difficultés à s’adapter à ce nouveau mode de vie. Les crises de possession, qui convoquent les esprits Haoukas, agissent sur eux comme une thérapeuthique: elles leur permettent de mieux s’intégrer à cette vie nouvelle, tout en préservant leur équilibre et leur personnalité propre.

Les Maîtres fous, 1953, Les Films de la Pléiade, 29 mn. Sonore, Couleur, 16 mn et 35 mn.

Fondé sur le phénomène de l’identification, ce rituel permet à la personne humaine d’être investie par une personnalité mythique ou légendaire qui agit à sa place. La possession fait de l’homme un reflet des dieux. Dans Les Maîtres fous, plus précisément, l’homme dominé puise son modèle chez le dominant. Les fidèles s’identifient aux personnages de l’ancienne hiérarchie britannique dominante (le gouverneur général, l’amiral, etc.), à travers une sorte de jeu cruel ou de théâtre excessif (Jean Genet s’est inspiré des Maîtres fous pour écrire ses pièces Les Bonnes et Les Nègres. Et Peter Brook s’est servi du film pour montrer à ses acteurs ce que peut être le déferlement de l’irrationnel dans le corps de l’homme.) Ce faisant, ils caricaturent les institutions occidentales et ils témoignent de l’influence néfaste exercée par le colonialisme. Le Noir devient le Blanc. Il est le Blanc et il agit comme tel. Les conduites qu’il exprime avec son corps, et qui suggèrent des signes et des symboles de participation, dévoilent un tissu de relations individuelles et sociales, imperceptibles autrement que par ce phénomène de transfert

Des scènes très dérangeantes dans le film. Ainsi, nous voyons les initiés attendant que l’on apporte le chien du sacrifice (interdit alimentaire total). Nous voyons la bave, le tremblement de main, la respiration haletante des possédés. Nous voyons les Haoukas qui lèchent le sang. Puis vient le dépeçage du chien qui va finir par bouillir dans la marmite. A la suite de quoi, les Haoukas sortent la viande de l’eau bouillante et la mangent. Lorsque la crise est finie, les possédés se relèvent et partent. La nuit tombe sur la concession de Mountyéba. Le lendemain, dans les rues d’Accra, au quartier général des initiés, les possédés de la veille retrouvent leurs occupations habituelles. Ils ont résolu par les crises violentes, mais maîtrisées du culte des Haoukas, leur adaptation au monde d’aujourd’hui.

En mai 1955, rappelle le magazine Sciences Humaines (août-septembre 2008, numéro 196), dans une salle du Musée de l’Homme à Paris, Jean Rouch montre Les Maîtres fous à ses collègues. Le cinéaste donne les explications depuis la cabine de projection. Sur l’écran, toute cette galerie de personnages mimant l’ordre colonial qui se dispute, sang aux lèvres, les reste du chien que l’on vient d’égorger. De sa cabine, Jean Rouch commence à percevoir les rumeurs de la salle. On y hurle, on y siffle. Marcel Griaule, le grand ethnologue français et directeur de thèse de Rouch, exige, « rouge de fureur », que l’on détruise le film. Paulin Vieyra, un étudiant dahoméen de l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques – aujourd’hui la Fémis) n’en demande pas moins. Scandale! Et ce n’est qu’un début, Les Maîtres fous provoquant de nouvelles empoignades au festival de Venise de 1957.

Le film va attirer l’attention de la Nouvelle Vague. Et c’est ainsi qu’André Bazin, fondateur des Cahiers du cinéma, mesure l’ampleur du choc: « Ces « maîtres fous » ne sont-ils pas plutôt ou, mieux, simultanément des « esclaves raisonnables », je veux dire accomplissant leur emploi d’esclaves jusqu’à adorer la toute-puissance du maître? En eux la mythologie colonialiste s’accomplit au-delà de l’imagination« .

Que Les Maîtres fous passionne, après tant d’autres, l’ethno-psychiatre Tobie Nathan n’étonne pas. Mais, ancien élève de Jean Rouch, un des premiers – sinon le premier – à lui avoir consacré toute une étude, je souligne plutôt ceci: Les Maîtres fous marque une étape essentielle dans l’histoire du cinéma direct (cf. L‘Aventure du cinéma direct, Gilles Marsolais, Cinéma Club/Seghers 1974). En ethnographe consciencieux, Jean Rouch enregistre un phénomène et essaie de communiquer le plus directement possible le fruit de ses observations à des gens qui appartiennent à une culture étrangère. Il apporte un message que les Africains n’avaient pas la possibilité d’apporter eux-mêmes.

Rina Sherman, cinéaste ethnographe, doctorante de Jean Rouch, rapporte elle-aussi (cf. Sciences Humaines, août-septembre 2008, n°196) ce que le cinéaste m’a maintes fois confié: « Cela m’intéresse plus, me disait-il, de provoquer la réalité par la présence de la caméra, que de prétendre filmer la réalité telle quelle est« . Il y a là une ambition énorme, souligne Rina Sherman, puisqu’il prétend pouvoir provoquer une réalité plus forte que la réalité. Mais, en même temps, se révèle une grande humilité puisqu’il admet que personne ne peut prétendre contempler le réel de manière objective. L’attitude de Jean Rouch n’est pas une simple posture, c’est une manière de vivre avec les gens. La singularité du cinéaste est de se tenir dans le registre non de la restitution mais du récit. Il ne dit pas « chez les Dogons » ou « chez les Songhays« , mais « un homme a fait ceci aujourd’hui« . Les situations qu’il filme apparaissent comme une expérience contemporaine et par là universelle. Il confère au spectateur l’impression de partager une tranche de vie avec ceux qu’il voit. C’est là ce que le cinéma peut apporter à l’anthropologie (Découvrir les films de Jean Rouch: collecte d’archives, inventaire et partage, Editions CNC (29€)

B.RUELLE

Remarque:

Si Jean Rouch, selon nous, a ouvert la possibilité d’une « anthropologie partagée« , fondée sur la réciprocité, à défaut d’égalité, entre filmeur et filmés, le cinéaste a enregistré nombre de critiques. De la part d’anthropologues français (Magazine Sciences Humaines) mais également d’Africains. Il n’en reste pas moins que nombre de cinéastes du Continent doivent à Jean Rouch leur enthousiasme (cf. « Jean Rouch jugé par six cinéastes d’Afrique noire« , Entretiens réalisés par Pierre Haffner, dans « Jean Rouch, un griot gaulois« , dossier réuni par René Prédal, CinémaAction n°17, 1982).



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Normandie impressionniste: naissance de l’art moderne ?

Événement culturel majeur de l’été 2010 en France, le festival Normandie Impressionniste célèbre l’impressionnisme du juin à septembre 2010 sur tout le territoire normand (Programme du Festival) Avec, tête de proue de ce festival, l’exposition « Une ville pour l’impressionnisme: Monet, Pissaro et Gauguin à Rouen » proposée par le musée des Beaux-Arts de Rouen et qui présente un ensemble exceptionnel d’oeuvres en provenance de collections publiques et privées du monde entier, dont plusieurs pièces maîtresses encore jamais exposées en France.


Claude Monet (1840-1926), Impression, soleil levant, 1872, huile sur toile, 48x63cm, Musée Marmottan, Paris.

On le sait: L’impressionnisme tire son nom d’un tableau de Claude Monet, Impression, soleil levant, peint au Havre en 1872 et accroché du 15 avril au 15 mai 1874 dans l’exposition collective organisée à l’initiative du peintre Degas dans le studio du photographe Nadar, à Paris, 35 boulevard des Capucines. En choisissant ce tableau pour cible de ses railleries et en qualifiant d’impressionnistes les adeptes de cette manière de peindre, le critique satirique Louis Leroy révélait involontairement aux lecteurs du Charivari la naissance d’un courant pictural en quête de lumière, de plein air et d’impressions fugitives, et témoignait de l’origine géographique de ce mouvement annoncé de loin par une longue suite de peintres, Gustave Courbet, William Turner, Eugène Boudin entre autres.

Eugène Boudin, Nuages blancs, ciel bleu vers 1854-1859, pastel sur papier 14,8 x 21 cm, Honfleur musée Eugène Boudin/ photo H.Brauner

Jacques-Sylvain Klein, commissaire général du festival, souligne que l’impressionnisme, qui est l’expression même de la peinture claire, n’est pas sorti, comme on le dit souvent, de la sombre forêt de Barbizon, où se retrouvaient les peintres naturalistes. Quel paradoxe ce serait! Cette peinture du moment fugitif est née sous les ciels capricieux de la Normandie, le long de ses rivages lumineux et de ses vallées verdoyantes. Sans doute a-t-il raison. A condition de ne pas oublier la place retrouvée du motif pour les peintres de la forêt de Fontainebleau.

Mais insistons plutôt sur ceci: si l’impressionnisme est manifestement l’expression même de la peinture claire, l’aborder sous cet angle, habituel, n’est peut-être pas la meilleure des façons, même si c’est la manière la plus populaire. Car, fondamentalement, le désir des impressionnistes n’est pas tant de peindre à partir d’une palette qui, débarrassée du noir et des bitumes, est inondée de lumière, que de saisir une impression fugitive (« moment fugitif  » dit justement Klein). En d’autres termes, l’objectif premier des peintres qui ont posé leurs chevalets en Normandie n’est pas de peindre la lumière mais de saisir le temps. Sauf que pour saisir le temps, les peintres qu’ils sont n’ont à leur disposition que la lumière.

Pour comprendre l’impressionnisme, il est donc essentiel de bien ordonner la quête de ses représentants: si ces derniers sont révolutionnaires, ce n’est pas parce qu’ils peignent la lumière (car toute la peinture est au service de la lumière) mais l’aspect extrêmement différent que peut prendre un motif suivant les conditions de la lumière et donc des heures du jour. Cela revient à dire qu’ils sont à la recherche du temps qui passe et que pour exprimer ce temps qui passe ils n’ont qu’un moyen: penser la lumière. Exemple magistral entre tous: la série des Cathédrales de Rouen peinte par Claude Monet au cours des années 1890. Monet en peint 28 versions distinctes, réalisées avec une lumière variable en fonction des différentes heures du jour et des conditions climatiques de l’instant.

A partir de là, une question essentielle est posée: où commence l’art moderne ? Avec l’art dit « abstrait » ou avec l’Impressionnisme ? Avec Vassily Kandinsky ou avec Claude Monet ? Autrement dit avec Monet ou après lui ? Il nous semble indéniable que Monet est le père de l’art moderne, incluant lui-même l’art abstrait. Comme achèvera de nous le prouver la série des Nymphéas, notamment les huit grandes compositions de l’Orangerie, à Paris. C’est d’ailleurs à l’Exposition des impressionnistes français à Moscou, en 1895, que Kandinsky, alors jeune attaché à la faculté de droit, peintre amateur, rencontra véritablement la peinture en observant une meule de foin peinte par Monet.

Construction d’une meule, Fresney-le-Long, film d’André Nouflard, 1926, 9.5mm © Mémoire audiovisuelle de Hte-Normandie de Jumièges, Cinéma en plein air 16 et 18 juillet 2010

« Ce qui s’en dégagea clairement, c’est la puissance incroyable, inconnue pour moi d’une palette qui dépassait tous mes rêves. La peinture m’apparut comme douée d’une puissance fabuleuse. Mais inconsciemment, l' »objet » employé dans l’oeuvre en tant qu’élément indispensable perdit pour moi son importance. » (Vassily Kandinsky)

Vassily Kandinsky (1866-1944), Aquarelle abstraite, 1910, Aquarelle sur papier, 50 X 65 cm, Musée national d’Art moderne (Centre Pompidou), Paris.

Monet – et, avec lui, tout l’impressionnisme – père de l’art moderne ? Oui. car c’est avec lui que l’art de l’espace qu’est la peinture va basculer dans un art du temps. Ou plus exactement, c’est Monet qui nous montre que si la peinture a toujours été préoccupée par le temps (mais un temps immobile ou abstrait comme l’atteste la perspective du Quattrocento), c’est avec l’impressionnisme qu’elle lui donne la priorité aux dépens de l’espace. Comme si la peinture avait pour devoir de rendre compte des intermittences du temps. Comme l’art tout entier.

C’est ainsi que Marcel Proust, à la recherche du temps perdu, célébrera Elstir, autrement dit Monet. C’est d’ailleurs en Normandie, à Balbec (Cabourg dans la réalité) que le narrateur de la Recherche rend sa première visite au peintre.

Cabourg, mai 2009, Olivier Mériel © "Olivier Mériel, Lumière Argentique", "L'Impressionnisme au fil de la Seine : De Renoir et Monet à Matisse", Musée des Impressionnismes de Giverny, 5 juin au 31 octobre 2010

Le temps vainqueur de l’espace ? La formulation est trop lapidaire pour être juste. L’espace et le temps sont dépendants à tout jamais. Il n’en est pas moins vrai que la modernité a fait du temps sa préoccupation première. Ainsi, c’est la priorité donnée au temps qui va faire du cinéma un art véritablement moderne. Comme, chez Jackson Pollock, où le temps de la peinture accouche de l’espace de la toile.

B. RUELLE

Programme du Festival

L’impressionnisme sur Dailymotion

L’impressionnisme sur Google vidéo

EcouterClaude Monet au Grand Palais

EcouterMonet des villes et Monet des champs

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Radio sauvage: Alain Veinstein, un acteur dans les rêves des autres…


Quand on a passé plus de trente-cinq ans à la radio, dont une bonne moitié de tout ce temps à interviewer des centaines de personnalités, les confidences d’Alain Veinstein rappellent bien des souvenirs, quand ce ne sont pas des émotions. Mais Radio sauvage (Le Seuil, 2010) n’a pas été écrit pour la profession. Pas plus que L’Intervieweur (Calmann-Lévy), son roman éponyme publié en 2002. Radio Sauvage est d’abord et surtout un hymne composé à la gloire d’un art qui, pour être celui de la parole – mieux: de la voix, cet intime extérieur (Henri Meschonnic) – est aussi celui du silence. Hymne émouvant d’intelligence, de sensibilité et d’amour, en un temps où, alentour, ce sont les ravages du grand barnum. Car la question que pose Alain Veinstein est au fond bien celle-ci: le chant a-t-il encore une chance d’émerger de la cacophonie qui est en train d’engloutir le réel ?

Certes, il reste quelques vieux chênes dans la forêt dévastée. France Culture est l’un de ces chênes (France Culture). Il arrive pourtant qu’on s’étonne qu’il puisse encore tenir debout. Et qu’on se demande combien de temps ça va pouvoir durer, tant l’atmosphère, de nos jours, sent la hache.

De tous côtés, constate Alain Veinstein, c’est l’extinction des voix. Au profit de la parlerie qui détruit le langage tout en empêchant la parole (Maurice Blanchot). Résultat: la radio n’est plus qu’un robinet à musique, entrecoupée de pubs et d’infos formatées à la façon du prêt-à-porter, qui marquent la cadence comme dans les galères romaines, de telle sorte que son écoute, dans notre société, à part quelques bienfaisantes exceptions, est le geste le plus accessoire qui soit.

La pratique radiophonique veut aujourd’hui que ça aille plus vite que les violons. Toujours plus vite. D’où l’allure effrénée et expéditive d’une radio où le temps est compté, sous la menace constante du zapping. Tout est programmé au millimètre près. Aucun risque que la grâce vienne frapper dans le dos…

Le modernisme ne rassure pas Veinstein qui, s’il prend bien note des progrès de la technologie, constate que la radio, l’art dont il est un maître, est en train de régresser de façon irréversible.

En lisant Radio Sauvage, les auditeurs fidèles à la « Maison de la radio » et particulièrement à France Culture vont revivre des heures d’une richesse inouïe. Trente ans d’une aventure d’un intervieweur qui se découvre passeur d’intensité, au delà de tous les gestes et toutes les paroles d’impuissance: vingt ans sous le titre de Nuits magnétiques et dix ans sous celui de Surpris par la nuit (qui a été préféré quand la bande magnétique a été chassée par le numérique). Trente ans d’une recherche éperdue des paroles et des sons qui aident à la circulation de l’air.

A signaler entre autre un bel hommage à Yann Paranthoën, ce preneur de son d’exception qui, dans sa cellule de montage 208 , son atelier dont les travaux de réhabilitation de la Maison de la Radio ont eu raison, libérait les sons, leur rendait leur pouvoir de renouvellement de la lumière, repérait des amorces d’intensité dans des magmas chaotiques. Yann n’était pas à proprement parler un technicien d’antenne. Sa relation avec l’intervieweur exigea un long apprivoisement. Mais Veinstein sait ce qu’il lui doit: Voir Yann écouter conditionne ma propre écoute, parfois jusqu’à la honte. Il écoute. C’est l’image que je garde de Yann, de l’autre côté de la vitre. Il prend le son qu’il écoute. C’est assez rare pour que ça saute aux yeux. Il arrive si souvent que le preneur de son jouisse de la douceur de ne rien entendre de ce dont nous parlons.

Radio sauvage, un hymne à l’art radiophonique et plus particulièrement à la pratique de l’interview. A moins que ce soit un tombeau élevé à la gloire d’un art qui a tout ce qu’il faut pour parler dans la solitude. Il ne lui faut pas de visage (Gaston Bachelard).

B.RUELLE

Emission \ »Du jour au lendemain\ » / France Culture.

Alain Veinstein annonce la fin de son émission \ »Surpris par la nuit\ »

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Langue maternelle et matières scientifiques

Louis-Jean CALVET

Dans l’hebdomadaire Télérama (n°3148, 15-21 mai 2010), nous suivons le linguiste Louis-Jean Calvet dans la médina de Dakar, son « labo ». Rencontre passionnante au cours de laquelle on apprend que la langue officielle du Sénégal a beau être le français, 20% seulement des Sénégalais la parlent correctement. Troublant quand on sait que le français a fait son entrée sur le continent africain par le Sénégal. Dakar, rappelle Télérama, a longtemps été, après Saint-Louis, la capitale de l’AOF, l’Afrique occidentale française. Et Léopold Sédar Senghor – poète, grammairien et père de l’indépendance – lui a donné ses lettres de noblesse en terre africaine.

En réalité, la langue « véhiculaire » est le wolof, pas le français. Quatre-vingt dix pour cent des Sénégalais le parlent, même si seulement 40 à 50% d’entre eux se réclament de cette ethnie. Depuis une vingtaine d’années, il se propage à toute vitesse, dans la rue, à la radio et jusque dans les salles de classe. Une révolution! Car le wolof n’avait pas droit de cité dans les cours de récréation il y a seulement trente ans.

Bref, résume Télérama, le français est la langue officielle du Sénégal, mais 99% des enfants ne le parlent pas à la maison. L’enseignement est dispensé en français, mais les instituteurs n’ont pas le niveau. Et le wolof gagne du terrain tous les jours. D’où la « relative insécurité culturelle » (dixit le professeur Alioune Ndao, ancien  élève de Louis-Jean Calvet) dans laquelle vivent les Sénégalais.

Position de Louis-Jean Calvet face à cette situation: « Il vaut beaucoup mieux commencer par alphabétiser dans la langue maternelle. Et passer au français ensuite. Nous avons tenté l’expérience au Mali, avec des écoliers du primaire divisés en deux groupes. Le premier recevait dès son entrée à l’école un enseignement général dans notre langue. Pour le second, on démarrait dans la langue maternelle – en l’occurrence le bambara – et on introduisait le français progressivement. En fin de primaire, ceux qui avaient deux ans de français en moins étaient meilleurs dans toutes les matières. » Y compris… en français.

A rapprocher de cette expérience les propos de Mary Teuw Niane, professeur de mathématiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal ( Afrique et Europe: néocolonialisme ou partenariat? Actes du colloque de la Fondation Gabriel Péri, janvier 2008): « C’est dans sa langue maternelle que l’on apprend le mieux les matières scientifiques. Il importe donc de développer l’enseignement des différentes disciplines dans nos langues nationales. Cependant, un écueil de taille reste à franchir: les transpositions de raisonnement dans les langues vernaculaires risquent d’être préjudiciables au développement de la science. Si la science est universelle, chaque peuple l’assimile avec son génie propre. La numération dans les langues nationales en est un exemple éloquent. »

C’est un fait: la question des langues et de leur place respective dans la société est au coeur des débats depuis la période coloniale. Or, rappelle Musanji Ngalasso-Mwatha, professeur de sociolinguistique et de linguistique africaine à l’université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 (50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique?, Editions Philippe Rey, p.391 et 398), « les politiques linguistiques conduites par les Etats africains indépendants, toutes en faveur des langues européennes, se situent dans le prolongement direct des politiques coloniales. Mais elles sont revêtues d’un énorme manteau d’obscurité (…) Pour qu’une langue puisse servir au mieux le développement, il faut qu’elle soit elle-même développée: le développement par les langues suppose donc le développement des langues.« 

B.RUELLE

Vidéo: Extraits du discours du Professeur Cheikh Anta Diop, directeur du Laboratoire de l’IFAN de Dakar, lors de la séance de clôture à la Sorbonne de la 2ème Conférence internationale pour l’identité culturelle (Paris, 22 mai 1982) présidée par Dominique Gallet, secrétaire général de l’Institut France Tiers-Monde (directrice: Mona Makki).

Extrait sonore: L’invention d’un vocabulaire technique et scientifique dans les langues africaines , RFI, mercredi 14 AVRIL 2010.

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La recherche scientifique en Afrique

A l’heure où plusieurs pays africains célèbrent le cinquantenaire de leur indépendance, Le Journal du CNRS (n°244, mai 2010) se penche sur l’avenir de l’Afrique. Avec un éditorial signé Abdou Salam Sall, recteur de l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar (Sénégal).

René Maheu, premier directeur de l’Unesco, affirma en janvier 2008 ( Afrique et Europe : néocolonialisme ou partenariat ? Actes du colloque de la Fondation Gabriel Péri, 24-26 janvier 2008 – Fondation Gabriel Péri ) que « le développement, c’est la science devenue culture ». Affirmation qui suscita un long développement de la part de Mary Teuw Niane, professeur de mathématiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, au Sénégal. Idées parmi d’autres : le niveau de développement atteint par l’Asie du Sud-Est devrait pousser les Africains à investir dans la science et la technologie ; la science et la technologie représentent la seule voie d’évitement de la perpétuation de la faiblesse de l’Afrique dans le commerce international ; c’est aussi, dans un monde inégalitaire où racisme et xénophobie perdurent, la condition de l’affirmation de la part des Africains dans l’un des phares de la connaissance humaine.

Dans Le Journal du CNRS, le professeur Abdou Salam Sall ne dit pas autre chose. L’Afrique, explique-t-il, sera le continent XXIème siècle à la double condition de réaliser son unité par la création des Etats-Unis d’Afrique, et de maîtriser la science grâce à une organisation rationnelle qui autorise les masses critiques dans tous les segments de la science. Dans les deux cas, les établissements supérieurs doivent jouer pleinement leur partition en contribuant, par les formations, les recherches, les services et l’ouverture au marché, à la résolution des problèmes de nos sociétés. L’Afrique ne sera impliquée dans la dynamique mondiale que si elle internalise la science. La fuite des cerveaux doit être transformée rapidement en circulation des cerveaux. Il est possible de créer une Fondation pour la recherche et la mobilité en Afrique. Un pour cent des ressources naturelles de l’Afrique, mobilisé pendant cinq ans, pourrait constituer le fonds de départ. En rapport avec la Banque africaine de développement, les scientifiques africains animeraient le Conseil d’administration.

Sans ignorer les appétits d’ogre des investisseurs en quête de profits, il serait déraisonnable de ne pas voir ce que le développement d’internet (et de la téléphonie mobile) pourrait offrir au continent. Enseignement à distance, téléconférence,  assistance médicale… la mise en réseau des universités pourrait assurer aux étudiants des moyens d’apprentissage, et aux étudiants mais également aux professeurs (sur le continent ou en dehors de ce dernier) des canaux d’expression. Les forces vives universitaires africaines doivent devenir plus visibles. Une utilisation judicieuse des moyens de communication modernes peut y concourir.

Une suggestion : mettre en réseau (par le moyen d’internet) les universités du Continent. A partir d’un «centre opérationnel» qui pourrait être hébergé, en France, dans une grande université, une grande école, ou un centre de recherche, par exemple le Centre d’étude d’Afrique Noire (CEAN) de Bordeaux, l’un des principaux centres d’analyse du politique et de l’anthropologie en Afrique.

Pratiquement, ça revient à mettre en œuvre, auprès des étudiants et des professeurs du Continent, une « offre » d’entretiens, de conférences, etc. par le biais d’internet.

Une expérience très réussie, donc selon nous à suivre : L’Université de tous les savoirs (UTLS) d’Yves Michaud. Avec ses conférences en ligne, sa documentation bibliographique, ses liens documentaires.

B. RUELLE

Photographie du Pr.Abdou Salam Sall / Philippe Dieylani/APS

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