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Les Maîtres fous de Jean Rouch…

Le Centre Culturel Franco-Guinéen de Conakry projette Les Maîtres fous de Jean Rouch, Grand Prix de la Biennale internationale du cinéma de Venise en 1957. Ciné-club animé par Tobie Nathan, ethno-psychiatre, professeur des universités, conseiller de coopération et d’action culturelle à l’Ambassade de France en Guinée.

Les Maîtres fous nous montre une cérémonie religieuse de la secte des Haoukas (ou Haukas) qui a vu le jour au Niger en 1927 et qui s’est répandue au Ghana – ex Gold Coast – vers 1935. L’essentiel de cette cérémonie, tournée trois ans avant l’indépendance du Ghana, est constitué de crises de possession collectives auxquelles se livrent des émigrants originaires du Niger et vivant dans la banlieue d’Accra. Ayant passé directement de la brousse à la ville, où plus exactement d’une civilisation traditionnelle à une civilisation moderne et machiniste, ils éprouvent des difficultés à s’adapter à ce nouveau mode de vie. Les crises de possession, qui convoquent les esprits Haoukas, agissent sur eux comme une thérapeuthique: elles leur permettent de mieux s’intégrer à cette vie nouvelle, tout en préservant leur équilibre et leur personnalité propre.

Les Maîtres fous, 1953, Les Films de la Pléiade, 29 mn. Sonore, Couleur, 16 mn et 35 mn.

Fondé sur le phénomène de l’identification, ce rituel permet à la personne humaine d’être investie par une personnalité mythique ou légendaire qui agit à sa place. La possession fait de l’homme un reflet des dieux. Dans Les Maîtres fous, plus précisément, l’homme dominé puise son modèle chez le dominant. Les fidèles s’identifient aux personnages de l’ancienne hiérarchie britannique dominante (le gouverneur général, l’amiral, etc.), à travers une sorte de jeu cruel ou de théâtre excessif (Jean Genet s’est inspiré des Maîtres fous pour écrire ses pièces Les Bonnes et Les Nègres. Et Peter Brook s’est servi du film pour montrer à ses acteurs ce que peut être le déferlement de l’irrationnel dans le corps de l’homme.) Ce faisant, ils caricaturent les institutions occidentales et ils témoignent de l’influence néfaste exercée par le colonialisme. Le Noir devient le Blanc. Il est le Blanc et il agit comme tel. Les conduites qu’il exprime avec son corps, et qui suggèrent des signes et des symboles de participation, dévoilent un tissu de relations individuelles et sociales, imperceptibles autrement que par ce phénomène de transfert

Des scènes très dérangeantes dans le film. Ainsi, nous voyons les initiés attendant que l’on apporte le chien du sacrifice (interdit alimentaire total). Nous voyons la bave, le tremblement de main, la respiration haletante des possédés. Nous voyons les Haoukas qui lèchent le sang. Puis vient le dépeçage du chien qui va finir par bouillir dans la marmite. A la suite de quoi, les Haoukas sortent la viande de l’eau bouillante et la mangent. Lorsque la crise est finie, les possédés se relèvent et partent. La nuit tombe sur la concession de Mountyéba. Le lendemain, dans les rues d’Accra, au quartier général des initiés, les possédés de la veille retrouvent leurs occupations habituelles. Ils ont résolu par les crises violentes, mais maîtrisées du culte des Haoukas, leur adaptation au monde d’aujourd’hui.

En mai 1955, rappelle le magazine Sciences Humaines (août-septembre 2008, numéro 196), dans une salle du Musée de l’Homme à Paris, Jean Rouch montre Les Maîtres fous à ses collègues. Le cinéaste donne les explications depuis la cabine de projection. Sur l’écran, toute cette galerie de personnages mimant l’ordre colonial qui se dispute, sang aux lèvres, les reste du chien que l’on vient d’égorger. De sa cabine, Jean Rouch commence à percevoir les rumeurs de la salle. On y hurle, on y siffle. Marcel Griaule, le grand ethnologue français et directeur de thèse de Rouch, exige, « rouge de fureur », que l’on détruise le film. Paulin Vieyra, un étudiant dahoméen de l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques – aujourd’hui la Fémis) n’en demande pas moins. Scandale! Et ce n’est qu’un début, Les Maîtres fous provoquant de nouvelles empoignades au festival de Venise de 1957.

Le film va attirer l’attention de la Nouvelle Vague. Et c’est ainsi qu’André Bazin, fondateur des Cahiers du cinéma, mesure l’ampleur du choc: « Ces « maîtres fous » ne sont-ils pas plutôt ou, mieux, simultanément des « esclaves raisonnables », je veux dire accomplissant leur emploi d’esclaves jusqu’à adorer la toute-puissance du maître? En eux la mythologie colonialiste s’accomplit au-delà de l’imagination« .

Que Les Maîtres fous passionne, après tant d’autres, l’ethno-psychiatre Tobie Nathan n’étonne pas. Mais, ancien élève de Jean Rouch, un des premiers – sinon le premier – à lui avoir consacré toute une étude, je souligne plutôt ceci: Les Maîtres fous marque une étape essentielle dans l’histoire du cinéma direct (cf. L‘Aventure du cinéma direct, Gilles Marsolais, Cinéma Club/Seghers 1974). En ethnographe consciencieux, Jean Rouch enregistre un phénomène et essaie de communiquer le plus directement possible le fruit de ses observations à des gens qui appartiennent à une culture étrangère. Il apporte un message que les Africains n’avaient pas la possibilité d’apporter eux-mêmes.

Rina Sherman, cinéaste ethnographe, doctorante de Jean Rouch, rapporte elle-aussi (cf. Sciences Humaines, août-septembre 2008, n°196) ce que le cinéaste m’a maintes fois confié: « Cela m’intéresse plus, me disait-il, de provoquer la réalité par la présence de la caméra, que de prétendre filmer la réalité telle quelle est« . Il y a là une ambition énorme, souligne Rina Sherman, puisqu’il prétend pouvoir provoquer une réalité plus forte que la réalité. Mais, en même temps, se révèle une grande humilité puisqu’il admet que personne ne peut prétendre contempler le réel de manière objective. L’attitude de Jean Rouch n’est pas une simple posture, c’est une manière de vivre avec les gens. La singularité du cinéaste est de se tenir dans le registre non de la restitution mais du récit. Il ne dit pas « chez les Dogons » ou « chez les Songhays« , mais « un homme a fait ceci aujourd’hui« . Les situations qu’il filme apparaissent comme une expérience contemporaine et par là universelle. Il confère au spectateur l’impression de partager une tranche de vie avec ceux qu’il voit. C’est là ce que le cinéma peut apporter à l’anthropologie (Découvrir les films de Jean Rouch: collecte d’archives, inventaire et partage, Editions CNC (29€)

B.RUELLE

Remarque:

Si Jean Rouch, selon nous, a ouvert la possibilité d’une « anthropologie partagée« , fondée sur la réciprocité, à défaut d’égalité, entre filmeur et filmés, le cinéaste a enregistré nombre de critiques. De la part d’anthropologues français (Magazine Sciences Humaines) mais également d’Africains. Il n’en reste pas moins que nombre de cinéastes du Continent doivent à Jean Rouch leur enthousiasme (cf. « Jean Rouch jugé par six cinéastes d’Afrique noire« , Entretiens réalisés par Pierre Haffner, dans « Jean Rouch, un griot gaulois« , dossier réuni par René Prédal, CinémaAction n°17, 1982).



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Langue maternelle et matières scientifiques

Louis-Jean CALVET

Dans l’hebdomadaire Télérama (n°3148, 15-21 mai 2010), nous suivons le linguiste Louis-Jean Calvet dans la médina de Dakar, son « labo ». Rencontre passionnante au cours de laquelle on apprend que la langue officielle du Sénégal a beau être le français, 20% seulement des Sénégalais la parlent correctement. Troublant quand on sait que le français a fait son entrée sur le continent africain par le Sénégal. Dakar, rappelle Télérama, a longtemps été, après Saint-Louis, la capitale de l’AOF, l’Afrique occidentale française. Et Léopold Sédar Senghor – poète, grammairien et père de l’indépendance – lui a donné ses lettres de noblesse en terre africaine.

En réalité, la langue « véhiculaire » est le wolof, pas le français. Quatre-vingt dix pour cent des Sénégalais le parlent, même si seulement 40 à 50% d’entre eux se réclament de cette ethnie. Depuis une vingtaine d’années, il se propage à toute vitesse, dans la rue, à la radio et jusque dans les salles de classe. Une révolution! Car le wolof n’avait pas droit de cité dans les cours de récréation il y a seulement trente ans.

Bref, résume Télérama, le français est la langue officielle du Sénégal, mais 99% des enfants ne le parlent pas à la maison. L’enseignement est dispensé en français, mais les instituteurs n’ont pas le niveau. Et le wolof gagne du terrain tous les jours. D’où la « relative insécurité culturelle » (dixit le professeur Alioune Ndao, ancien  élève de Louis-Jean Calvet) dans laquelle vivent les Sénégalais.

Position de Louis-Jean Calvet face à cette situation: « Il vaut beaucoup mieux commencer par alphabétiser dans la langue maternelle. Et passer au français ensuite. Nous avons tenté l’expérience au Mali, avec des écoliers du primaire divisés en deux groupes. Le premier recevait dès son entrée à l’école un enseignement général dans notre langue. Pour le second, on démarrait dans la langue maternelle – en l’occurrence le bambara – et on introduisait le français progressivement. En fin de primaire, ceux qui avaient deux ans de français en moins étaient meilleurs dans toutes les matières. » Y compris… en français.

A rapprocher de cette expérience les propos de Mary Teuw Niane, professeur de mathématiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal ( Afrique et Europe: néocolonialisme ou partenariat? Actes du colloque de la Fondation Gabriel Péri, janvier 2008): « C’est dans sa langue maternelle que l’on apprend le mieux les matières scientifiques. Il importe donc de développer l’enseignement des différentes disciplines dans nos langues nationales. Cependant, un écueil de taille reste à franchir: les transpositions de raisonnement dans les langues vernaculaires risquent d’être préjudiciables au développement de la science. Si la science est universelle, chaque peuple l’assimile avec son génie propre. La numération dans les langues nationales en est un exemple éloquent. »

C’est un fait: la question des langues et de leur place respective dans la société est au coeur des débats depuis la période coloniale. Or, rappelle Musanji Ngalasso-Mwatha, professeur de sociolinguistique et de linguistique africaine à l’université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 (50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique?, Editions Philippe Rey, p.391 et 398), « les politiques linguistiques conduites par les Etats africains indépendants, toutes en faveur des langues européennes, se situent dans le prolongement direct des politiques coloniales. Mais elles sont revêtues d’un énorme manteau d’obscurité (…) Pour qu’une langue puisse servir au mieux le développement, il faut qu’elle soit elle-même développée: le développement par les langues suppose donc le développement des langues.« 

B.RUELLE

Vidéo: Extraits du discours du Professeur Cheikh Anta Diop, directeur du Laboratoire de l’IFAN de Dakar, lors de la séance de clôture à la Sorbonne de la 2ème Conférence internationale pour l’identité culturelle (Paris, 22 mai 1982) présidée par Dominique Gallet, secrétaire général de l’Institut France Tiers-Monde (directrice: Mona Makki).

Extrait sonore: L’invention d’un vocabulaire technique et scientifique dans les langues africaines , RFI, mercredi 14 AVRIL 2010.

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La recherche scientifique en Afrique

A l’heure où plusieurs pays africains célèbrent le cinquantenaire de leur indépendance, Le Journal du CNRS (n°244, mai 2010) se penche sur l’avenir de l’Afrique. Avec un éditorial signé Abdou Salam Sall, recteur de l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar (Sénégal).

René Maheu, premier directeur de l’Unesco, affirma en janvier 2008 ( Afrique et Europe : néocolonialisme ou partenariat ? Actes du colloque de la Fondation Gabriel Péri, 24-26 janvier 2008 – Fondation Gabriel Péri ) que « le développement, c’est la science devenue culture ». Affirmation qui suscita un long développement de la part de Mary Teuw Niane, professeur de mathématiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, au Sénégal. Idées parmi d’autres : le niveau de développement atteint par l’Asie du Sud-Est devrait pousser les Africains à investir dans la science et la technologie ; la science et la technologie représentent la seule voie d’évitement de la perpétuation de la faiblesse de l’Afrique dans le commerce international ; c’est aussi, dans un monde inégalitaire où racisme et xénophobie perdurent, la condition de l’affirmation de la part des Africains dans l’un des phares de la connaissance humaine.

Dans Le Journal du CNRS, le professeur Abdou Salam Sall ne dit pas autre chose. L’Afrique, explique-t-il, sera le continent XXIème siècle à la double condition de réaliser son unité par la création des Etats-Unis d’Afrique, et de maîtriser la science grâce à une organisation rationnelle qui autorise les masses critiques dans tous les segments de la science. Dans les deux cas, les établissements supérieurs doivent jouer pleinement leur partition en contribuant, par les formations, les recherches, les services et l’ouverture au marché, à la résolution des problèmes de nos sociétés. L’Afrique ne sera impliquée dans la dynamique mondiale que si elle internalise la science. La fuite des cerveaux doit être transformée rapidement en circulation des cerveaux. Il est possible de créer une Fondation pour la recherche et la mobilité en Afrique. Un pour cent des ressources naturelles de l’Afrique, mobilisé pendant cinq ans, pourrait constituer le fonds de départ. En rapport avec la Banque africaine de développement, les scientifiques africains animeraient le Conseil d’administration.

Sans ignorer les appétits d’ogre des investisseurs en quête de profits, il serait déraisonnable de ne pas voir ce que le développement d’internet (et de la téléphonie mobile) pourrait offrir au continent. Enseignement à distance, téléconférence,  assistance médicale… la mise en réseau des universités pourrait assurer aux étudiants des moyens d’apprentissage, et aux étudiants mais également aux professeurs (sur le continent ou en dehors de ce dernier) des canaux d’expression. Les forces vives universitaires africaines doivent devenir plus visibles. Une utilisation judicieuse des moyens de communication modernes peut y concourir.

Une suggestion : mettre en réseau (par le moyen d’internet) les universités du Continent. A partir d’un «centre opérationnel» qui pourrait être hébergé, en France, dans une grande université, une grande école, ou un centre de recherche, par exemple le Centre d’étude d’Afrique Noire (CEAN) de Bordeaux, l’un des principaux centres d’analyse du politique et de l’anthropologie en Afrique.

Pratiquement, ça revient à mettre en œuvre, auprès des étudiants et des professeurs du Continent, une « offre » d’entretiens, de conférences, etc. par le biais d’internet.

Une expérience très réussie, donc selon nous à suivre : L’Université de tous les savoirs (UTLS) d’Yves Michaud. Avec ses conférences en ligne, sa documentation bibliographique, ses liens documentaires.

B. RUELLE

Photographie du Pr.Abdou Salam Sall / Philippe Dieylani/APS

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