Jean-Léon GÉRÔME… en vain?

Le Musée d’Orsay expose du 19 octobre 2010 au 23 janvier 2011 l’oeuvre de Jean-Léon Gérôme (1824-1904), l’un des artistes les plus célèbres de son temps. Une exposition, nous dit-on, qui « souligne le rapport singulier qu’il entretint avec la photographie tout au long de sa carrière (et qui) cherche à souligner la modernité paradoxale de celui qui fut longtemps regardé comme un des artistes les plus réactionnaires de son époque« . Mais fallait-il se livrer à cet exercice qui, sans être d’admiration béate, tente de réhabiliter une iconographie certes originale, voire souvent singulière, mais aussi singulièrement ennuyeuse ? Rien n’est moins sûr.

Anonyme, Jean-Léon Gérôme dessinant dans son atelier, vers 1900, collection particulière.

Pour l’écrire comme nous le pensons, voilà bien une exposition, comme en a le secret la Réunion des Musées Nationaux, réalisée par des historiens pour des historiens. C’est d’ailleurs là que réside son principal intérêt: première grande exposition monographique consacrée à Gérôme depuis son décès en 1904, elle nous invite à porter un regard complet sur le peintre comme sur le sculpteur. Mais le gigantisme de cette entreprise offerte hier au public américain du J.Paul Getty Museum à Los Angeles, aujourd’hui au public français du Musée d’Orsay, et demain au public espagnol du Musée Thyssen-Bornemisza à Madrid, suffit-il à la justifier ?

Gérôme, Pollice Verso, 1872, Huile sur toile, 96,5 x 149,2 cm, Phoenix Art Museum

Le style « pompier » serait-il en passe de redevenir à la mode ? Dans l’hebdomadaire Télérama (n°3175, novembre 2010), Sophie Cachon  répond qu’il est difficile d’imaginer un retour en grâce après avoir été autant vilipendé. Rarement un art fut si acclamé pour finir par être accusé de toutes les tares. Hypocrite, fade, passéiste, ridicule, dévoyé, rigide, conservateur, etc. Réactionnaire, pour résumer. Une chose est sûre – et, là, toute polémique serait absurde: sans un regard attentif sur la production académique du XIXème siècle, voire du tournant du XXème, impossible de saisir pleinement la modernité impressionniste ou symboliste. Ainsi, comment comprendre le Salon dit « des refusés » sans comparer les oeuvres refusées avec celles encensées par le goût bourgeois de l’époque? En 1863, c’est Alexandre Cabanel qui triomphe avec sa Naissance de Vénus. Et dans son Salon de 1875 où il présente Argenteuil de Manet et Absalon de Cabanel, le critique d’art Jules-Antoine Castagnary a bien compris que l’enjeu du débat était la modernité: « Le jour où l’on voudra décrire les évolutions et les déviations de la peinture française du XIXème siècle, on pourra négliger M.Cabanel, on devra tenir compte de M.Manet. »..…. Souvenons nous du mot de Degas à propos des classiques: « L’air qu’on voit dans les tableaux de maîtres n’est pas de l’air respirable.« 

Thomas Couture, Les Romains de la décadence, 1847, Musée d'Orsay, Paris

Alexandre Cabanel, La Naissance de Vénus, 1863, Musée d'Orsay, Paris

William Bouguereau, Les Oréades, 1902, Huile sur toile, 236 x 182 cm, Musée d'Orsay, Paris

Thomas Couture (1815-1879), Alexandre Cabanel (1823-1889), Jean-Léon Gérôme (1824-1904) ou William Bouguereau (1825-1905) savent peindre, c’est certain, si peindre c’est « offrir à l’oeil cette perfection, cet espèce de bel émail impeccable qu’avaient les Véronèse et les Titien  » (William Bouguereau cité par Eugène Tardieu, journaliste à L’Écho de Paris, dans son article « La peinture et les peintres »). Si peindre, c’est aussi savoir cadrer:

Gérôme, Le 7 décembre 1815, neuf heures du matin. L'exécution du Maréchal Ney, 1868, Huile sur toile, 65,2 x 104,2 cm, Galleries and Museums Trust, Sheffield

Gérôme, "Consummatum est, La Crucifixion" ou "Jérusalem" dit aussi "Le Golgotha", 1867, Huille sur toile, 81,3 x 146 cm, Musée d'Orsay, Paris

Et d’aucuns admireront « Pollice verso » (1872) de Gérôme ou « Phèdre » (1880) d’Alexandre Cabanel pour son réalisme saisissant, même si les spécialistes notent à juste titre, en l’espèce à propos de Gérôme, que « l’oeuvre de Gérôme est un bien paradoxal parangon de l’académisme. Peinture du fini mais pas de la perfection (…) Pourtant, ses manquements apparents au métier académique ne l’empêchèrent pas de devenir l’un des professeurs les plus respectés de l’Ecole des beaux-arts, où il est nommé en 1864. » (Jean-Léon Gérôme, L’Histoire en spectacle, Catalogue de l’exposition, Musée d’Orsay/Flammarion, p.19).

La question centrale n’en demeure pas moins celle posée, de notre point de vue avec pertinence, par le philosophe et spécialiste d’art contemporain Daniel Soutif: « Cela donne beaucoup à voir mais pas forcément à penser. C’est fait pour satisfaire un certain voyeurisme, ce que l’on pourrait appeler notre pulsion scopique« . Et Sophie Cachon, dans Télérama, d’ajouter: « Question d’image et de regard. Tout comme les peintres pompiers tenaient beaucoup à la facture parfaite de leur toile – c’est pourquoi ils haïssaient l’aspect « non fini » de la peinture impressionniste – nous sommes aujourd’hui attachés à celle de nos écrans plats. Même grand format, même rendu parfait, mêmes couleurs « qui ne bavent pas« .

Alexandre Cabanel, "Phèdre", Huile sur toile, 196 x 283 cm, Salon de 1880, Musée Fabre, Montpellier.

William Bouguereau, "Vierge consolatrice", Huile sur toile, 2,61 x 2,01 cm, 1875, Musée des Beaux-Arts, Strasbourg.

En 1890, soit quatorze ans avant la disparition de Gérôme, Maurice Denis, alors âgé de vingt ans, publiait dans la revue Art et Critique « Définition du néotraditionnisme« : « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées« . Véritable manifeste, ce texte posait les principes de la peinture nabie tels que: « Pour la simplification – contre le trompe-l’oeil. » « Pour la déformation – contre le modelé. » « Pour l’exaltation des couleurs – contre la grisaille »… etc. Il est toujours dangereux  de succomber à une lecture anachronique de l’histoire, voire de la simplifier. Il n’empêche. Maurice Denis, après les impressionnistes, refondait à sa façon la peinture.

Maurice Denis, "Les arbres verts" ou "Les hêtres de Kerduel", 1893, Huile sur toile, 0,46 x 0,43 cm, Collection particulière

Cette exposition « Jean-Léon Gérôme. L’Histoire en spectacle » peut séduire, voire ravir. A l’heure de la 3D, la peinture pompier peut nous parler instinctivement parce qu’elle ressemble à l’image moderne « de nos écrans plats« . A tout le moins, certaines oeuvres peuvent impressionner les assoiffés d’images que nous sommes. Il n’en reste pas moins que, paradoxalement, cette réalisation qui tente de redimensionner Gérôme et qui, à ce titre, conviendra au spécialiste, brouille singulièrement la lecture de la modernité. Et ce n’est pas en s’efforçant de détecter dans l’oeuvre de Gérôme un aspect qui préfigure l’art du film ou suggère une postérité cinématographique – de ce point de vue, le travail d’un Poussin est bien plus convaincant – que le danger est écarté. Les peintres pompiers désormais de nouveau à la mode ? Si le collectionneur s’en réjouira, je ne suis pas certain qu’il faille partager tête baissée la nouvelle.

Hasard du calendrier: tandis que le Musée d’Orsay revisite l’oeuvre de Gérôme, le Grand Palais sanctifie Claude Monet (1840-1926). Encore Monet! Toujours Monet! Oui sans doute. Mais la confrontation est plus que jamais à méditer. Car l’histoire de l’art est aussi politique, ce qu’oublie l’exposition « Jean-Léon Gérôme. L’Histoire en spectacle ». En 1863, où l’on refusera Manet, outre Ingres retenu à Rome et Delacroix souffrant qui ne se mêle pas de cette tâche, ô combien excitante pourtant, d’éliminer d’éventuels concurrents, on trouve Gérôme, Chassériau et quelques inconnus, dont un certain Brascassat, qui s’arrogent le droit de faire la guerre – esthétique – à Courbet, à Manet et aux autres.  Mais puisqu’il nous faut conclure, une simple confrontation en images qui en dit bien long sur le sens de l’Histoire de Gérôme:

Gérôme, "La rentrée des félins", 1902, Huile sur toile, 83,2 x 129,5 cm, Collection particulière

Cézanne, "La montagne Saint-Victoire", 1900-02, Huile sur toile, 54,6 x 64,8 cm, National Gallery of Scotland, Edimbourg

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A écouterLes peintres pompiers / France Culture.

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