Radio sauvage: Alain Veinstein, un acteur dans les rêves des autres…


Quand on a passé plus de trente-cinq ans à la radio, dont une bonne moitié de tout ce temps à interviewer des centaines de personnalités, les confidences d’Alain Veinstein rappellent bien des souvenirs, quand ce ne sont pas des émotions. Mais Radio sauvage (Le Seuil, 2010) n’a pas été écrit pour la profession. Pas plus que L’Intervieweur (Calmann-Lévy), son roman éponyme publié en 2002. Radio Sauvage est d’abord et surtout un hymne composé à la gloire d’un art qui, pour être celui de la parole – mieux: de la voix, cet intime extérieur (Henri Meschonnic) – est aussi celui du silence. Hymne émouvant d’intelligence, de sensibilité et d’amour, en un temps où, alentour, ce sont les ravages du grand barnum. Car la question que pose Alain Veinstein est au fond bien celle-ci: le chant a-t-il encore une chance d’émerger de la cacophonie qui est en train d’engloutir le réel ?

Certes, il reste quelques vieux chênes dans la forêt dévastée. France Culture est l’un de ces chênes (France Culture). Il arrive pourtant qu’on s’étonne qu’il puisse encore tenir debout. Et qu’on se demande combien de temps ça va pouvoir durer, tant l’atmosphère, de nos jours, sent la hache.

De tous côtés, constate Alain Veinstein, c’est l’extinction des voix. Au profit de la parlerie qui détruit le langage tout en empêchant la parole (Maurice Blanchot). Résultat: la radio n’est plus qu’un robinet à musique, entrecoupée de pubs et d’infos formatées à la façon du prêt-à-porter, qui marquent la cadence comme dans les galères romaines, de telle sorte que son écoute, dans notre société, à part quelques bienfaisantes exceptions, est le geste le plus accessoire qui soit.

La pratique radiophonique veut aujourd’hui que ça aille plus vite que les violons. Toujours plus vite. D’où l’allure effrénée et expéditive d’une radio où le temps est compté, sous la menace constante du zapping. Tout est programmé au millimètre près. Aucun risque que la grâce vienne frapper dans le dos…

Le modernisme ne rassure pas Veinstein qui, s’il prend bien note des progrès de la technologie, constate que la radio, l’art dont il est un maître, est en train de régresser de façon irréversible.

En lisant Radio Sauvage, les auditeurs fidèles à la « Maison de la radio » et particulièrement à France Culture vont revivre des heures d’une richesse inouïe. Trente ans d’une aventure d’un intervieweur qui se découvre passeur d’intensité, au delà de tous les gestes et toutes les paroles d’impuissance: vingt ans sous le titre de Nuits magnétiques et dix ans sous celui de Surpris par la nuit (qui a été préféré quand la bande magnétique a été chassée par le numérique). Trente ans d’une recherche éperdue des paroles et des sons qui aident à la circulation de l’air.

A signaler entre autre un bel hommage à Yann Paranthoën, ce preneur de son d’exception qui, dans sa cellule de montage 208 , son atelier dont les travaux de réhabilitation de la Maison de la Radio ont eu raison, libérait les sons, leur rendait leur pouvoir de renouvellement de la lumière, repérait des amorces d’intensité dans des magmas chaotiques. Yann n’était pas à proprement parler un technicien d’antenne. Sa relation avec l’intervieweur exigea un long apprivoisement. Mais Veinstein sait ce qu’il lui doit: Voir Yann écouter conditionne ma propre écoute, parfois jusqu’à la honte. Il écoute. C’est l’image que je garde de Yann, de l’autre côté de la vitre. Il prend le son qu’il écoute. C’est assez rare pour que ça saute aux yeux. Il arrive si souvent que le preneur de son jouisse de la douceur de ne rien entendre de ce dont nous parlons.

Radio sauvage, un hymne à l’art radiophonique et plus particulièrement à la pratique de l’interview. A moins que ce soit un tombeau élevé à la gloire d’un art qui a tout ce qu’il faut pour parler dans la solitude. Il ne lui faut pas de visage (Gaston Bachelard).

B.RUELLE

Emission \ »Du jour au lendemain\ » / France Culture.

Alain Veinstein annonce la fin de son émission \ »Surpris par la nuit\ »

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3 Commentaires

Classé dans Radio

3 réponses à “Radio sauvage: Alain Veinstein, un acteur dans les rêves des autres…

  1. Oui, la voix…. et le peu de cas qu’on en fait aujourd’hui à la radio…
    Cet article a donné très envie à l’ancienne journaliste sur les ondes de lire le livre de Veinstein, souvent croisé dans les couloirs de la maison ronde…

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